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7 - Le JT nous informe-t-il ? JOURNALISME, SENSATIONALISME, DÉSINFORMATION

  • il y a 3 heures
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UN SUJET CLINQUANT
UN SUJET CLINQUANT

Où l’on voit que les images, abondantes, peuvent faire écran à l’information ; où l’on voit que même sans l’excuse de la pression de l’actualité, sans la contrainte de la brièveté, un reportage passe à côté de son sujet ; où l’on voit que la recherche du sensationnalisme pervertit le travail journalistique.


Les mots, parfois, sont facétieux ; ils se jouent de nous. Le mot « écran », qui a initialement un rapport avec les cheminées[i], a été dévolu au cinéma puisqu’on y projette des films, puis à la télévision dont il est devenu un synonyme, précédé de l’adjectif « petit », qui désigne à la fois l’appareil et la technologie à laquelle il donne accès. Par contre, précédé du verbe « faire », il dit le contraire : il ne sert plus à montrer mais à dissimuler, cacher. Dans cet esprit, l’analyse d’un reportage va nous permettre de comprendre comment des images peuvent dissimuler ce qu’elles prétendre dévoiler, et les commentaires désigner autre chose que ceux qu’ils expriment : l’exercice est technique et surtout politique. Il l’est d’autant plus sur un sujet qui occulte obstinément sa dimension politique.


 Annoncé en troisième position dans le sommaire du journal, traité après le sujet sur la victoire de Javier Milei en Argentine[ii], celui sur la coulée de boue et les inondations[iii] et un autre sur un fait divers (sur lequel nous reviendrons), ce reportage a donc de l’importance aux yeux de la rédaction de France 2 et fait l’objet, par Anne-Sophie Lapix, du lancement suivant :

 « C’est une délinquance qui progresse à Paris et en région parisienne, les vols de montres de luxe, des bijoux qui valent parfois plus chers lorsqu’ils sont d’occasion ; à Paris une brigade de police a été créée uniquement pour lutter contre ces vols qui sont souvent le fait de réseaux, de bandes organisées – le + du 20 h »


Il n’est pas anodin qu’il s’agisse d’une rubrique spécifique, « le + du 20 h », qui, avec d’autres, « l’œil du 20h » ou « le choix du 20h », est sensée attirer l’attention sur un sujet important auquel la rédaction consacre des moyens et du temps, tant à sa fabrication qu’à la durée exceptionnellement longue qui lui est accordée. Autant dire qu’il ne saurait y avoir en l’occurrence l’excuse de l’urgence qui oblige à la précipitation dans l’élaboration du reportage et encore moins celle de sa brièveté qui expliqueraient, dans son traitement journalistique, une éventuelle superficialité, un bricolage de dernière minute, avec les éléments (informations, images, témoignages) dont on disposerait à la va-vite. 


Ce reportage par ailleurs est mis en exergue par un lancement particulièrement excessif, hyperbolique : une délinquance qui progresse, le domaine du luxe inaccessible pour la plupart des téléspectateurs, des objets plus chers d’occasion que neufs, ce qui n’est évidemment pas la règle commune du marché, la création d’une brigade de police spécialisée, et, in fine, la référence à des réseaux et des bandes organisées. C’est du lourd.

En réalité, pas du tout. La « promesse » du reportage est loin d’être tenue :  cette délinquance « qui progresse » concerne 177 cas en 2022, ce qui rapporté aux quelques 60 000 vols avec violence recensés la même année[iv] permet d’en nuancer l’importance. Et par ailleurs de réseaux et de bandes organisées, il ne sera que très vaguement question par la suite. Il s’agit donc d’une fausse promesse alléchante. Nous avons plutôt à faire à une délinquance de niche (et de riches, on y reviendra), mais après tout, pourquoi pas, pour autant qu’on l’annonce en tant que telle.

Et si le (vrai) sujet n’était pas plutôt les montre de luxe comme on le voit dans l’image de début d’article où la présentatrice est littéralement entourée de ces bijoux clinquants.


Le reportage commence par cette phrase : « Des montres de luxe valant parfois plusieurs centaines de milliers d’euros ; pour obtenir la leur, certains sont prêts à tout, trafic, contrefaçon, jusqu’à des vols en pleine rue d’une extrême violence ; pourquoi ces montres sont-elles l’objet de toutes les convoitises ? »


Des montres, encore, plusieurs sont mises en valeur en gros plans, scintillantes, comme sur un présentoir de magasin, ou dans une publicité. Par contre sur la phrase concernant les vols en pleine rue « d’une extrême violence », que voit-on ? Pas grand-chose à vrai dire mais de la violence, certainement pas ; la situation est même très calme ; il y a un homme à terre, certes, deux autres sont penchés vers lui et sans brutalité aucune, l’un d’entre eux fait un mouvement que l’on peut interpréter, mais grâce au commentaire seulement et au contexte narratif répétitif, comme l’ouverture d’un bracelet. Les mêmes images pourraient illustrer, par exemple, des secours portés à un individu qui a fait un malaise ou son arrestation par des policiers en civil.

Des images comme celle-ci, d’agressions sans armes, dans l’espace public,  il y aura d’autres, à moitié floues ou floutées, où l’action sera plus vive mais pas tellement plus explicite : on ne sait pas trop ce que l’on voit, tellement l’action est rapide et indistincte.

Le format de ces images mérite que l’on s’y attarde : elles sont probablement issues de caméras de surveillance (si l’on en juge par la valeur large du plan et l’axe en plongée) mais l’action est isolée par un recadrage manière téléphone portable destinée à donner l’impression qu’elle a été prise sur le vif, dans l’instant, ce qui produit un efficace « effet de vérité ».

Or, on peut l’affirmer : elles ne prouvent rien, elles ne donnent même pas d’information. Le téléspectateur est sommé de croire ce que leur fait dire le commentaire journalistique. On est en droit de s’interroger sur ce qui s’apparente à une manipulation, d’autant que ces petites séquences, très brèves, au nombre de trois, semblent justifier, seules, la première partie du reportage.


Parce qu’il y en a une deuxième qui bascule sur un tout autre type de délinquance, dont le seul point commun est qu’elle concerne aussi des montres. Et cette bascule, qui n’était pas du tout annoncée par Anne-Sophie Lapx dans son lancement, se fait au détour, pourrait-on dire, d’une phrase de commentaire, ou plutôt d’un bout de phrase : « une fois volées, ces montres sont revendues souvent à l’étranger ou en ligne ; certains sites proposent tous les modèles, vrais comme faux, ici (sur une image d’ordinateur) le faussaire propose une livraison en deux semaines, des répliques loin d’être médiocres… ».


Le bout de phrase est évidemment « vrais comme faux » à partir duquel, il ne sera plus du tout question de ces vols à l’arraché mais de trafic international et donc de contrefaçon dont le marché mondial est important (40 millions de montres contrefaites « générant pour les faussaires plus 1 milliard d’euros de bénéfice »).


La revente d’objets volés avec violence et la fabrication de contrefaçon ne relèvent pas de la même logique délinquante, et d’ailleurs, consciemment ou non, peu importe, l’auteur du reportage trahit sa gêne dans la première phrase que nous avons déjà citée et qui, à y bien réfléchir, est bancale. Relisons là : « Des montres de luxe valant parfois plusieurs centaines de milliers d’euros ; pour obtenir la leur, certains sont prêts à tout, ». Le « pour obtenir la leur » désigne logiquement des clients potentiels et non pas ceux qui « sont prêts à tout trafic, contrefaçon, jusqu’à des vols en pleine rue d’une extrême violence ».


L’acheteur d’une montre d’occasion à 30 000 € ou celui d’une copie à 800 €, ne sont pas exactement dans la même démarche et ne sont ni l’autre ni l’autre des trafiquants ou des agresseurs, même s’ils sont les destinataires et la raison d’être de ces formes de délinquance. Comment dans une même phrase une telle confusion peut-elle se glisser ? C’est a minima étrange.


N’aurait-il pas été, d’ailleurs, pertinent d’évoquer ces clients susceptibles de dépenser de telles fortunes, « plusieurs centaines de milliers d’euros » tout de même, voire même d’en interroger certains ?


Ce n’est pas le seul problème que pose ce reportage, dont on négligera l’analyse détaillée de la deuxième partie, pour rester succinct, et parce qu’elle ne pose pas les mêmes problèmes d’incohérence que la première.


Il en est autre, en effet, majeur : ce reportage n’exploite pas deux pistes intéressantes qui expliquent ces deux formes de délinquance et qui sont pourtant livrées d’une manière explicite par deux témoins, deux horlogers.


Elles concernent les grandes marques de luxe  qui sont directement responsables de cette criminalité du fait de leur stratégie commerciale et industrielle. Ce n’est pas une information importante ?


En effet, elles créent volontairement de la rareté en produisant en nombre très limité leurs modèles les plus demandés : un horloger explique que des montres neuves valant 5500€ se retrouvent ainsi sur le marché de l’occasion quatre fois plus chères : « c’est des modèles, où tout le monde en veut, et personne n’en a, c’est-à-dire que tu vas chez Rolex place Vendôme, il n’y en a pas… ça participe énormément à la montée en cote de ces produits ; on est à poids égal plus cher que l’or ».


Par ailleurs, elles alimentent la contrefaçon par la revente aux enchères des machines ayant servi à leur fabrication qui se retrouvent en Asie ! A quoi pourrait bien servir une machine à fabriquer des montres sinon des montres similaires ? L’horloger, qui donne cette information, compare d’ailleurs une vraie montre à 30 000€, et sa réplique contrefaite à 800 € en expliquant que la seconde est presque parfaite à quelques détails près qui échapperaient à un non-professionnel.


La conclusion de cette double information s’imposait : il fallait demander aux marques de luxe concernées les raisons de cette double stratégie qui alimente une délinquance à plus ou moins grande échelle et requiert la création d’une brigade de police spécialisée. Ce que France 2 ne fait pas. Était-ce si compliqué de mettre une industrie et ses acteurs face à leur responsabilité ?  C’était évidemment le seul intérêt de ce reportage. La rédaction a préféré céder au sensationnalisme et à l’éclat des images de luxe.  


[i] Petit Robert : « panneau servant à se garantir de l’ardeur trop vive d’un foyer »…par anal. Châssis tendu de toile dont se servent les peintres pour voiler un excès de lumière… par ext. Tout objet interposé qui dissimule ou protège »

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Qui suis-je ?

Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

En savoir plus...                  Me contacter : nicolas.spengler@gmail.com

 

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