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6 - Le JT nous informe-t-il ? LES IMAGES PARLENT-ELLES D’ELLES-MÊME ?

  • nicolasspengler
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

 

Où l’on analyse comment deux reportages, le même jour (lundi 20 novembre 2023), posent la question cruciale de la fonction des images ; à quoi servent-elles ? quelles informations apportent-elles ? se suffisent-elles à elles-mêmes ou ont-elles impérativement besoin d’un commentaire, d’une légende ? Où l’on s’interroge sur la compréhension que la rédaction a des images dont elles disposent.


Dans son lancement, Anne-Sophie Lapix donne le ton : « En France, un village de Haute-Savoie, le hameau du Tour, est quasiment coupé du monde depuis 5 jours. Les pluies diluviennes de la semaine dernière ont fait déborder le torrent du Nantet et depuis la boue se déverse sur la seule route qui mène au village. Pourquoi ce flot continu ? Est-ce un phénomène exceptionnel ? ».

Annoncé dans le sommaire comme deuxième titre du journal, traité juste après le premier sujet consacré à l’élection de Milei en Argentine (voir l’article dédié précédemment[i]), la rédaction de France 2 accorde donc beaucoup d’importance à cet évènement : il est dramatisé puisque le village et son cours d’eau coupable sont nommés, donc « personnalisés », rendus « familiers », alors qu’ils sont l’un et l’autre inconnus.

Cette dramatisation est à peine atténuée par ce « quasiment » qui précède l’expression très forte « coupé du monde depuis 5 jours », d’autant qu’il n’y a qu’une « seule route » qui y « mène ». Il faut noter que le sommaire cédait au catastrophisme avec l’inscription à l’image de ces termes « des coulées de boue isolent un village » et Anne-Sophie Lapix commentait ainsi les images : « la boue coule bloquant l’accès au village ». Qu’en est-il en réalité ? 

« La lave torrentielle (c’est ainsi que se nomme le « phénomène »), il faut avoir l’image, un peu, de la lave volcanique ; c’est tout simplement un mélange d’eau qui se mélange à des matériaux solides et du coup, on a cette image de boue qui peut descendre à des vitesses assez importantes ; donc c’est exactement ce qu’on voit ici, ça ressemble un peu à de la chappe liquide », dit un homme présenté comme « chargé des risques naturels Vallée de Chamonix Mont Blanc », en montrant la coulée de boue maintenant stabilisée, à ses pieds. 

Avec ces mots simples, un peu maladroits, son regard et son geste de la main vers le sol pour désigner « exactement ce qu’on voit ici », ce technicien dit tout et montre tout de ce phénomène des pluies torrentielles qui est « tout simplement un mélange d’eau… (et) de matériaux solides » : d’une manière involontairement cruelle et pleine de bon sens, il détruit ainsi tout le reste du reportage qui ne fera que répéter, en des termes différents mais quasiment synonymes, ce qu’il a expliqué « tout simplement » avec ses propres mots.

Ce qu’il désigne d’un mouvement de main, comme une évidence, c’est le résultat de ce que l’on a vu dès le sommaire, cette image réellement impressionnante de coulée de boue, prise par un téléphone portable ; un phénomène choc, en effet, mais facile à comprendre du premier coup d’œil : il y a eu beaucoup de pluie, elle se mêle à la terre et aux cailloux qui s’y trouvent et comme nous sommes en montagne, et qu’il y a une forte pente, la loi de la pesanteur étant ce qu’elle est, cette boue coule.

C’est spectaculaire, cela pourrait être dangereux mais en l’occurrence, il n’y a pas eu de victimes ni même de dégâts matériels. Comme la route n’est tout de même ouverte que par intermittence, un homme, calme, résigné témoigne : « j’aurais une heure de retard, donc ce n’est pas très grave ». La gêne occasionnée est même limitée. L’image que l’on a montrée dans le sommaire se suffit quasiment à elle-même ; y-a-t-il matière à s’appesantir ? Probablement pas. Et pourtant.


En effet le reportage, lui, ne se contente pas de cette image : on la revoit et le commentaire nous explique « ça se produit de temps en temps mais l’ampleur du phénomène interpelle ». Pour valider ce que l’on vient de voir avec des explications, le reportage nous fait donc entendre ce responsable local avant d’enchaîner sur une animation sophistiquée… qui ne nous apprend pas grand-chose que l’on ne sache déjà ou que l’on a parfaitement compris (la pluie + la terre et les cailloux + la forte déclinaison de la pente entraîne des coulées de boue !). Cette animation ne sert à rien.

Mais comme si cela ne suffisait encore pas, il faut interroger le maire du petit bourg concerné qui, images à l’appui sur son téléphone (similaires à celles que nous avons déjà vues deux fois) explique le « phénomène » avec des termes (à peine) plus « scientifiques » mais qui signifient exactement la même chose : « cumul entre l’aspect géologique et l’aspect hydrologique , là on mobilise une partie de la montagne qui jusque-là n’avait pas été touchée, avec une pente plus importante, un volume de schiste plus important également, c’est ce qui explique effectivement le phénomène un peu inédit ». Ce témoignage n’apporte aucune information nouvelle : il ne sert à rien.

Le reportage s’attarde encore longuement sur l’absence de conséquences, sinon une fermeture provisoire et intermittente de la route d’accès au village, ce que confirme une auxiliaire de police, et deux automobilistes qui ne s’en disent pas vraiment gênés.

Tout cela, qui est très répétitif, clair dès la première explication, très maigre donc sur le plan informatif, mérite-t-il de figurer en deuxième place dans le conducteur du journal durant 2’20, lancement compris ?

On l’a noté plus haut : le technicien dont la maladresse d’expression traduit peut-être la gêne d’avoir à commenter l’évidence de « ce que l’on voit ici », à ses pieds, détruit le reportage parce qu’il renvoie les journalistes à leur incapacité à faire confiance aux images dont ils disposent. Il faudrait impérativement mettre des mots, une légende et en l’occurrence plusieurs, dans une accumulation vaine.

La lecture des images, leur compréhension, l’interprétation qu’on peut en donner est un immense sujet et on ne fera que l’effleurer ici pour y revenir souvent. Parfois, les images n’apportent rien, elles ne sont là que pour illustrer, parce qu’à la télévision, il faut « montrer » : nous l’avions noté dans de nombreux reportages sur le conflit israélo-palestinien, dans les articles précédents dédiées à ce sujet[ii]. La question était : pourquoi montrer ces images si elles ne servent à rien (sinon, pour certaines d’entre elles, à accentuer l’empathie pour les drames vécus par les seuls israéliens, ce qui ne relève plus de l’information).

Dans ce cas de figure, on pourrait presque affirmer que les images parlent d’elles-mêmes, puisque d’emblée le téléspectateur a compris, qu’il est impressionné et qu’il peut d’autant plus « apprécier » le spectacle qu’il n’y a pas eu de victimes et que les dégâts sont finalement limités : il suffit de dégager la « seule route qui mène au village » avec un bulldozer.  

Cette sous-estimation par la rédaction de la puissance des images, de leur force, témoigne d’une vision « littéraire », ou purement « verbale » de l’information parce que dans « audio-visuel », l’audio compterait plus que le visuel. C’est d’autant plus flagrant, et curieux, que ce reportage ne se justifie que par les images, spectaculaires, et sans conséquences dramatiques, on ne le répètera jamais assez. Dans ce cas, la télévision se distingue radicalement de la radio. Ce n’est pas toujours le cas ! Les responsables de la rédaction ne semblent pas en avoir (suffisamment) conscience.

Ces remarques, par contre et c’est intéressant de le souligner, ne sauraient s’appliquer au reportage sur lequel le journal enchaîne : il concerne cette fois les inondations dans le Nord de la France qui durent depuis plusieurs semaines déjà (et continueront d’ailleurs). Les images sont là aussi spectaculaires, il y a des inondations réellement impressionnantes, mais on ne voit que le résultat des crues de rivières : aucun téléphone portable n’a filmé la montée des eaux contrairement au sujet précédent.

La rédaction ne peut donc en faire la même exploitation. Or s’il n’y aucune victime humaine, les dégâts matériels et les préjudices financiers par contre sont énormes (300 entreprises à l’arrêt dont celle des deux témoins sollicités : un garagiste qui « a chiffré ses pertes à 500 000€…(et qui) mise tout sur les assurances », et un fournisseur de matériel agricole dont « les pertes s’élèvent à 50 000€ », sans compter sa clientèle qui s’est dépannée « ailleurs » et qu’il a peut-être définitivement perdue. « Selon la préfecture, au moins 130 entreprises ont été inondées ».

A la fin de ce long reportage purement factuel et descriptif, ce qui ne veut pas dire inintéressant, la seule mise en perspective de cette séquence météorologique vient du témoignage du second homme : « on écoute les climatologues, on sera amenés à avoir des crues régulièrement ; est-ce que c’est prudent et est-ce qu’on peut rester en toute conscience ici ? C’est pas sûr ». On le retrouve qui s’avance, accablé, vers une rivière à la limite extrême de son lit et la regarde, comme s’il prolongeait sa réflexion devant ce spectacle : c’est clairement ce que le montage suggère. Le commentaire qui accompagne cette image conclut ainsi : « comme lui, ils sont encore nombreux à redouter de nouvelles crues et gardent un œil sur le niveau des cours d’eau ». 

Dans ce cas, il y a une réelle complémentarité entre ce que l’on voit et ce qui est dit par le commentaire et les témoins. On comprend la cause du sinistre (les inondations) et ses conséquences (les voitures détériorées, le garage envahi d’eau…), ainsi que le désespoir des professionnels affectés. Et l’émotion que créent les images correspond à ce que ressent le personnage et qu’elles nous font partager. C’est un parti-pris : l’information sollicite aussi l’empathie. Pourquoi pas ? 

 


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Qui suis-je ?

Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

En savoir plus...                  Me contacter : nicolas.spengler@gmail.com

 

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