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4 – Le JT nous informe-t-il ? LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN – 1ère partie

  • nicolasspengler
  • 16 janv.
  • 8 min de lecture

4 – Le JT nous informe-t-il ? LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN – 1ère partie

 

Où l’on voit comment une actualité majeure est traitée plusieurs jours durant par la rédaction de France 2 ; où l’on s’interroge sur la manière répétitive dont elle gère le temps conséquent consacré à ce sujet ; où l’on constate, d’emblée, c’est-à-dire dès les titres, qu’un parti-pris manifeste oriente le traitement journalistique.   

 

Le conflit israélo-palestinien, le plus long de l’histoire contemporaine, ne permet évidemment pas, dans chaque reportage, d’en rappeler les enjeux complexes. Néanmoins, si la présentation des informations ne fait pas le lien entre des évènements qui interagissent de manière systématique, et n’expose pas les points de vue des deux parties antagonistes, elle en interdit la compréhension.

 

La séquence que nous avons étudiée en offrait pourtant l’occasion exemplaire : un évènement spécifique se préparait, une éventuelle trêve dont les termes se négociaient en coulisses, et donnait lieu, de ce fait, à une « dramaturgie » que les JT successifs entretiendraient. Cette trêve dépendait du succès des discussions entre les belligérants, qui en elles-mêmes constituaient un évènement important, et aurait des conséquences potentielles considérables : un échange de prisonniers/otages et une pause dans les bombardements de la population de Gaza.

 

C’était pour la rédaction de France 2 l’opportunité de présenter les enjeux de manière plurielle et équilibrée, c’est-à-dire qui respecte au moins l’un des critères élémentaires de l’éthique journalistique. Inutile de maintenir un suspense artificiel : ce n’est pas du tout l’option qui a été choisie. Bien au contraire, trois tendances structurent le traitement global de ce sujet : le choix d’un point de vue quasi systématique, celui des israéliens, tant en ce qui concerne les civils que les militaires ; la dissociation erronée de la question palestinienne entre la Cisjordanie et Gaza ; une sous-estimation, voire une occultation, des conséquences de la guerre dans la bande de Gaza.

 

Une vision « israélocentrée » du conflit

La « séquence » des négociations a été ouverte dès le vendredi précédent de cette manière : « le Hamas exigerait une trêve de 5 jours pour libérer 20 à 50 femmes et enfants ; Israël refuse ce délai et ne veut pas de libération au compte-goutte ». La question des otages est le prisme quasi exclusif à travers lequel cette séquence de la guerre est abordée. Ce JT, comme ceux de samedi et dimanche, accorde d’ailleurs une place significative à une marche des familles d’otages israéliens entre Tel-Aviv et Jérusalem avec, à chaque fois, des images et un commentaire similaires : il n’y a aucune information nouvelle à chaque fois que cet évènement est évoqué (hormis l’avancée de participants à la marche, ce qui est plutôt mince) et l’effet de répétition n’a pas d’autre but que de susciter et alimenter l’empathie pour les otages et leurs familles.

 

Ce sera aussi le ton global avec lequel les négociations seront traitées lors des quatre JT comme en témoignent les lancements d’Anne-Sophie Lapix ou les accroches des reportages dédiés :

 

Lundi 20 novembre : « Israël est toujours dans l’attente d’une libération d’otages ; Netanyahou reçoit des familles de ceux-ci ».

Mardi 21 novembre, Anne-Sophie Lapix, : « le fait du jour, c’est cet accord entre le Hamas et Israël sur la libération d’une partie des otages, accord qui doit être encore validé par le gouvernement israélien mais dont on connait les grandes lignes : une cinquantaine de femmes et d’enfants seraient échangés contre des prisonniers palestiniens et une trêve de quatre jours dans les bombardements de Gaza ».

 Mercredi 22 novembre, Anne-Sophie Lapix : « le fait du jour c’est la libération des premiers otages du Hamas prévue demain à 9h00, une dizaine de femmes et d’enfants enlevés le 7 octobre en Israël devraient sortir de la bande de Gaza et être remis aux autorités israéliennes profitant d’un cessez le feu de 6 heures ; y aura-t-il des français ? ».

 

Jeudi 23 novembre Anne-Sophie Lapix « la libération de 13 otages du Hamas devrait avoir lieu demain matin après un report de 24 heures, une trêve dans les bombardements israéliens devrait intervenir à 6h00 ».

 

Comme les reportages qui illustrent ce sujet, à l’instar des lancements, sont similaires, voire répétitifs, nous prendrons, comme exemple détaillé, celui du mardi (durée 2’) : 

« Ce soir en Israël, la télévision titre sur l’espoir et l’accord de libération tant attendu » ; on voit plusieurs images d’officiels israéliens, des photos d’otages, et des journalistes sur un plateau télévisé, tandis que la suite du commentaire répète ce que vient de dire Anne-Sophie Lapix, en précisant le rôle d’intermédiaire du Qatar, dont un représentant s’exprime brièvement ; une information supplémentaire est donnée :  par jour de trêve en plus, 10 otages et en échange de 140 à 150 prisonniers palestiniens ; images de l’attente de familles israéliennes « avec une angoisse : ne pas voir les leurs parmi les personnes libérées » ; témoignage d’une femme qui exprime son espoir qu’ils soient tous libérés alors même que l’on sait que cette éventualité est exclue ; il est précisé que, parmi les otages, il y a huit franco-israéliens (leur photos sont montrées) dont on ne sait s’ils sont dans la liste ; une précision supplémentaire est apportée : la libération des otages aura lieu jeudi seulement du fait de « procédures légales internes » de ratification du gouvernement israélien.

On ne sait rien de ces « procédures légales internes », expression d’ailleurs assez obscure, mais on peut supposer (pour l’avoir lu ailleurs) qu’il s’agit en réalité de discussions, voire de dissensions, à l’intérieur de la coalition gouvernementale entre les partisans d’un accord et ceux qui s’y opposent et le diront ultérieurement (les partis de l’extrême-droite religieuse) : l’expression utilisée est inadéquate dans la mesure où elle occulte un enjeu à la fois politique et militaire d’importance où entrent en contradiction le sort des otages et la poursuite des objectifs de guerre, à savoir l’anéantissement du Hamas coûte que coûte. On tient là pourtant la clé de compréhension de la situation : le sort de cette trêve, et donc celui des otages (sans parler des gazaouis, sciemment ignorés), est exclusivement entre les mains des autorités israéliennes.

Les images relèvent du registre de l’illustration : elles n’apportent pas de contenu informatif par elles-mêmes, mais se contentent d’accompagner le commentaire (images d’otages quand il évoque les otages, du gouvernement israélien quand il parle des négociations). De la même façon, le témoignage ne sert qu’à donner un visage, bouleversant, à l’angoisse que ressentent toutes les familles.

 

Les deux jours suivants, les reportages consacrés aux négociations sont sur le même ton, avec les mêmes commentaires, témoignages et images, en particulier de nombreuses photos d’otages tout à fait identifiables, avec cet effet similaire de répétition déjà noté plus haut.

 

Le mercredi, deux précisions sont apportées, mais elles concernent les obstacles possibles à la libération des otages, du fait des palestiniens : le Hamas doit négocier avec d’autres organisations qui en détiennent certains ; le témoignage d’un ancien négociateur israélien explique la raison de la suppression de la surveillance aérienne (« le Hamas ne veut pas que les israéliens puissent repérer d’où sortent les otages »).

 

Une invisibilisation des palestiniens et de la Palestine

Le jeudi, un duplex est mis en place entre la présentatrice et le correspondant en Israël : Anne-Sophie Lapix apparaît pour la première fois de profil sur la droite de l’image et Marc de Chalvron est en incrustation sur la gauche (avant de remplir l’intégralité du champ) mais, et c’est très significatif, entre les deux journalistes, une carte de la région apparaît où seules les frontières d’Israël sont soulignées, avec la localisation de la capitale Tel Aviv, et, en moins visible mention est faite de la Jordanie (pourquoi alors qu’elle n’est pas partie prenante du conflit en cours ? - voir la photo en en-tête de l’article) ; Gaza et la Cisjordanie ne sont pas mentionnées, comme si ces territoires n’existaient pas en tant que tels alors qu’ils sont évidemment l’enjeu majeur, par ailleurs reconnus par le droit international : la rédaction de France 2 assume le prisme unilatéral et partisan avec lequel la trêve est considérée, c’est-à-dire le point de vue israélien, exclusivement.

 

La pertinence de ce duplex est loin d’être évidente puisqu’à la question posée par Anne-Sophie Lapix (« sait-on si des français feront partie des otages libérés demain matin), Marc de Chalvron est incapable de répondre : il n’a pas l’information. On peut s’interroger sur l’intérêt d’entretenir, d’une façon aussi artificielle, un faux suspense sur une question aussi dramatique. D’autant que Marc de Chalvron enchaîne tout de suite sur un rappel des termes d’un accord dont les JT parlent depuis plusieurs jours (arrêt des combats, modalités de libération des otages remis à la Croix Rouge etc.) sans apporter d’informations notables nouvelles et annonce « la fin d’un long calvaire si toutefois les choses se passent comme prévu ». 

Si l’on interroge le ratio temps d’antenne/informations nouvelles consacré à cet aspect du conflit, force est de constater qu’il est particulièrement faible, à moins, évidemment, de prendre en compte l’insistance marquée et répétée de l’angoisse des familles d’otages israéliens, avec pour objectif, comme nous l’avons déjà souligné, de susciter l’empathie.

 

Une empathie unilatérale 

Il n’y a pas de contrepoint à ce parti-pris systématique : le long calvaire évoqué par Marc de Chalvron est celui des israéliens, en aucun cas celui des palestiniens leur point de vue est totalement évacué : on ne sait rien des prisonniers sinon leur nombre approximatif ; ils n’ont ni noms ni visages ; on ignore s’il s’agit de condamnés ou de détenus administratifs, c’est-à-dire des personnes, dont des femmes et des enfants souvent très jeunes (parfois 12 ans), maintenues en prison sans procès pour une durée indéterminée et dans l’ignorance des charges retenues contre elles (régime spécifique datant du mandat britannique).

Il n’est pas fait référence non plus à tous ceux qui ont été arrêtés depuis le 7 octobre (une centaine par jour selon Libération[i]). Les familles de ces prisonniers, que les palestiniens considèrent pourtant également comme des otages, ne sont pas interrogées, alors qu’elles vivent tout autant dans l’attente et l’angoisse, et à proximité, en Cisjordanie où les journalistes auraient pu aller les interroger : une équipe de France 2 s’y est d’ailleurs récemment rendue comme on le verra plus loin.

Enfin, les conséquences des bombardements israéliens, qui seraient suspendus pendant la trêve, ne sont pas évoquées, en particulier le bilan, déjà élevé alors à plusieurs milliers de morts. Or, il n’est pas compliqué d’imaginer dans quelle espérance vit la population de Gaza de n’être plus, ne serait-ce que quelque temps, sous un déluge de bombes : pourquoi est-il si compliqué de le dire et même de le montrer ? Certes les autorités israéliennes interdisent l’accès de Gaza aux journalistes étrangers (qui ne semblent pas s’en indigner) et tuent massivement leurs confrères palestiniens. Il y a cependant des images, par exemple de la chaine qatarie al-Jazira : elles sont partisanes ? Peut-être. Plus que celles fournies par l’armée israélienne et souvent utilisées ?

De manière très significative, le reportage qui suit ce duplex, traite des conséquences militaires d’un arrêt des combats mais, là encore, du seul point de vue israélien, et ce, dès son lancement par Anne-Sophie Lapix en plateau : « aujourd’hui, l’armée israélienne a continué ses bombardements sur Gaza avant la trêve, une trêve qui comporte des risques, le Hamas pourrait en profiter pour se réorganiser et pour tendre des pièges aux soldats israéliens ». Comme si, pendant cette pause dans les combats, l’armée israélienne ne pourrait pas elle aussi « en profiter pour se réorganiser ».

Ce reportage est d’ailleurs très problématique pour deux raisons au moins : certes les images (fournies par l’armée israélienne et la branche militaire du Hamas, est-il bien précisé) sont très spectaculaires parce qu’elles montrent des soldats des deux camps et des combats, au milieu de bâtiments en ruines, sans que l’on puisse déterminer la nature réelle des situations, ni même si elles sont récentes. Par contre les experts convoqués, un français et un israélien, se contentent de faire des hypothèses très vagues à la fois sur les opportunités de réorganisation du Hamas en vue de la suite des hostilités et sur les pertes que cette organisation « considérablement affaiblie »   aurait subies (hommes et matériels).


Déshumanisation et propagande de guerre 

Rien n’accrédite cependant l’idée avancée par Anne-Sophie Lapix, celle « des pièges », sinon le caractère menaçant des combattants, que confirme l’étonnante expression du commentaire « le Hamas va pouvoir sortir de terre » : cette formule évoque une perspective probable (du fait de la suspension de la surveillance aérienne) mais convoque aussi, d’une manière caricaturale et grossière, un imaginaire qui renvoie à un bestiaire quasi « diabolique », lié à ce que dissimulent les entrailles de la terre. Elle participe du registre de la déshumanisation de toute une population qui appartient clairement à la propagande de guerre. De plus, dans la terre, il y a aussi des milliers de victimes, en majorité des femmes et des enfants qui ont, dans le meilleur des cas, été inhumés dans la précipitation. Il y en a aussi dans les ruines, dont on ne connait pas le nombre. La rédaction de France 2 a fait le choix de les ignorer, volontairement, systématiquement.

La balance de l’émotion n’a qu’un plateau.

 


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Qui suis-je ?

Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

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