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5 – Le JT nous informe-t-il ? LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN – 2ème partie

  • nicolasspengler
  • il y a 4 jours
  • 8 min de lecture

 

Où l’on montre comment la fragmentation des informations empêche que soit établi un lien entre elles ; comment cette fragmentation occulte les causes et les effets de la guerre ; comment la guerre est traitée quasiment comme une catastrophe naturelle ; où l’on voit un contre-exemple de travail journalistique réel : exception ou modèle ?

 

La situation à Gaza est elle-même dissociée entre la dimension militaire d’une part mais, comme on l’a vu précédemment, avec cette caractéristique de n’être présentée que du point de vue de l’armée israélienne ; humanitaire d’autre part, mais d’une manière très parcellaire, sans aucun rappel global du nombre de victimes ni du niveau considérable des destructions. 

 

Par exemple, dès le vendredi, sur des images de l’armée israélienne, est-il précisé, le commentaire évoque deux corps retrouvés à proximité de l’hôpital Al-Shifa, dont l’armée israélienne affirme « qu’il sert de centre de commandement au Hamas qui dément ». Or les journaux suivants ne reviendront pas sur cette controverse pourtant essentielle, dans la mesure où, selon le droit international, pour justifier l’attaque d’un hôpital « la charge de la preuve incombe à celui qui attaque[i]». A l’heure où ces lignes sont écrites, les preuves sont loin d’avoir été apportées[ii], et les autorités israéliennes se sont toujours opposées à une enquête internationale indépendante.


Le samedi, le lien est établi, mais c’est une exception, entre l’opération militaire et ses conséquences quand sont évoqués « la conquête (le mot est très fort !) du Nord de Gaza », le déplacement de « plus de 1,5 million d’habitants de l’enclave et le sud qui a son tour devient le terrain de nouveaux mouvements de population en raison de l’opération militaire annoncée ». Il l’est aussi quand le reportage parle de « 80 personnes (qui) seraient mortes dans un camp de réfugiés dans deux bombardements israéliens dont un particulièrement meurtrier contre une école des Nations Unies où de nombreuses personnes déplacées avaient trouvé refuge ». Mais de manière surprenante, il ne l’est plus quand le commentaire précise : « il resterait des malades impossibles à déplacer ». Il n’y aurait donc que des « malades » dans cette zone de guerre intense et pas de blessés dont on sait pourtant qu’ils sont très nombreux…


Le dimanche, la présentatrice Leïla Kaddour pose la question : « à quoi ressemble le quotidien de gazaouis » avant qu’un reportage dans le sud de l’enclave n’évoque une population dont « la survie est (la) seule préoccupation… des réfugiés épuisés qui passent parfois la journée entière   à la recherche d’un peu de nourriture vendue à la sauvette ». Des images et des témoignages de gazaouis illustrent cette situation mais sans que le lien soit établi explicitement avec « la conquête » pourtant déjà évoquée précédemment. Tout ce qui est dit ici et montré pourrait concerner une catastrophe naturelle, sans rapport avec une situation de guerre. 


Mardi : dans son lancement, Anne-Sophie Lapix évoque clairement la guerre mais ni les morts ni les blessés : « Y aurait-il une pause dans les frappes israéliennes dans la bande de gaza, les ONG et l’ONU le réclament, elles s’inquiètent non seulement des bombardements mais aussi des pénuries de médicaments et de nourriture, de carburants et prédisent une crise sanitaire ; l’aide humanitaire entre au compte-gouttes par le poste frontière de Rafa ».


Reportage (1’40) sur l’aide médicale française par l’intermédiaire du Croissant Rouge Egyptien :

Images de désert, d’aéroport, d’avions-cargos, de matériel médical (« 11 tonnes de médicaments, deux poste sanitaires mobiles qui peuvent soigner 1000 blessés graves »), d’un militaire français qui remet au représentant du Croissant Rouge des documents, (« 100 tonnes livrés par la France sont déjà arrivés dans l’enclave ») ; un membre de l’ambassade de France parle des difficultés de livraison (distance, inspection des autorités « tout ça prend du temps) ; une image satellite montre le parcours sinueux que l’aide doit emprunter ; suivent d’autres images similaires (« 100 à 150 camions passent par Rafah.. ;  l’OMS parle d’un effondrement complet du système de santé à Gaza») ; enfin des images d’un bateau militaire français qui « peut prend en charge 40 blessés ».

Le caractère très factuel, apparemment neutre, tant des images que des commentaires, ne permet pas d’évaluer l’impact de cette aide par rapport aux besoins : car  si on parle bien ici de « blessés » et non de « malades », aucun chiffre n’est donné alors que l’information existe, dans d’autres médias, de même que pour le nombre de morts : le ministère de la santé gazaoui fournit les chiffres reconnus comme fiables par l’ONU ou l’OMS… Pris isolément, le reportage pourrait, là aussi, parfaitement correspondre à une situation de catastrophe naturelle : il passe sous silence, et donc occulte, le fait que cette crise humanitaire extrême est la conséquence de décisions humaines, politiques et militaires et qu’elle serait stoppée, avec effet immédiat, par un cessez le feu. Dont seule une des parties ne veut pas entendre parler : Israël ; et que ne réclament pas ses soutiens inconditionnels, pour la plupart les pays occidentaux.


L’exception cisjordanienne

Une posture claire de domination
Une posture claire de domination

Lundi 20 novembre :

Lancement de Anne-Sophie Lapix : « en Cisjordanie les autorités locales affirment que plus de 200 palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre ». Cette dernière phrase introduit le reportage, qui mérite un résumé précis (et donc sans doute un peu laborieux) :

-        le 11 octobre, des colons ont attaqué des palestiniens – témoignage d’un homme en voiture qui montre l’endroit « ils sont venus pour bruler cette famille chez eux » - images prises avec un téléphone portable où on voit 4 colons cagoulés et armés qui « tirent à tout va » sur des palestiniens : 4 morts ;

-        témoignage d’une victime de l’attaque qui a été blessée (il montre la cicatrice de la balle qui a traversé le visage, le cou et est ressortie dans le dos) ; le village est encerclé par quatre colonies juives : témoignage du premier homme dans la voiture : « leur but c’est qu’on parte de nos terres et qu’on ne revienne pas » ;

-        le commentaire explique que cet homme n’a pas pu récolter ses olives parce que son champ a été attaqué et dévasté par des colons (il montre des branches d’oliviers coupés) : « à tout moment, les colons et les soldats peuvent venir et nous tirer dessus » ; des soldats israéliens lui intiment, de loin, l’ordre de partir ; le commentaire : « depuis le 7 octobre les attaques de colons ont plus que doublé en Cisjordanie, l’Onu en compte 7 par jour en moyenne » ; 

-        des colons armés, en uniforme, menacent des palestiniens ; l’un d’eux tire « quasiment à bout portant sur un palestinien qui tombe à terre… le colon sera interrogé par la police, son arme confisquée, on ne sait pas s’il a été poursuivi ».


-        Le reportage bascule alors de l’autre point de vue : interview d’un député israélien présenté comme « colon radical » qui emmène l’équipe dans sa colonie, « l’implantation est illégale au regard du droit international… ils se sont installés par conviction religieuse sur ces terres mentionnées dans la Bible » ; il conteste la violence des colons mais reproche celle des palestiniens qui soutiennent le Hamas (là par contre le lien est fait entre la Cisjordanie et Gaza ou plutôt avec le Hamas, pourtant  peu implanté en Cisjordanie) :  « on ne peut pas faire la paix avec des nazis, des gens qui veulent nous tuer de la manière la plus cruelle possible, nous devons être forts, il faut oublier que l’on peut faire la paix avec eux ». Le commentaire se conclut ainsi : « une situation potentiellement explosive selon le haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies ».


Pourquoi ce reportage est-il intéressant ?

Les images de ce reportage sont réellement informatives, que ce soient celles des attaques fournies par les victimes ou B’tselem[iii], et celles tournées par l’équipe (impacts de balles sur les bâtiments attaqués, champ dévasté, présence des soldats israéliens qui menacent les palestiniens et de fait protègent les colons agresseurs, les interviews de témoins, la colonie illégale), et les deux points de vue sont présentés.

Le journaliste était sur le terrain et c’est du terrain qu’il rapporte ces informations : ce que l’on voit, ce qui nous est raconté est le résultat d’une enquête journalistique qui assume ses responsabilités éditoriales. Ce reportage est construit de manière claire avec un sujet défini, délimité, et il s’y tient.

La contextualisation est faite avec trois informations importantes : d’une part ces implantations, toutes illégales qu’elles soient, sont protégées par l’armée israélienne, comme le sont les colons qui se livrent à des exactions meurtrières ; d’autre part, celles-ci ne sont pas nouvelles puisqu’elles auraient simplement doublé depuis le 7 octobre : c’est le quotidien des palestiniens de Cisjordanie, même avant les attaques du Hamas. Enfin, le colon, qui n’est pas n’importe qui mais un député de la Knesset, impute la violence aux palestiniens et rejette la perspective de toute paix : il valide en quelque sorte une forme d’impasse de la situation. Elle n’est pas seulement explosive, comme l’affirme l’ONU, elle semble insoluble.

 De ce point de vue, il n’est probablement pas abusif, de considérer que ce reportage, relativement long (3’28), même s’il ne concerne que la Cisjordanie, peut être considéré comme un condensé significatif du conflit israélo-palestinien. A cette réserve près et de taille : le lien n’est établi entre la situation en Cisjordanie et celle de Gaza que par le colon qui assimile tous les palestiniens au Hamas. Or, c’est sur la base de cette assimilation entre tous les palestiniens et les combattants du Hamas que les autorités civiles et militaires israéliennes justifient la guerre totale qu’ils livrent à Gaza et dont la grande majorité des victimes sont des femmes et des enfants. La fin de ce reportage est ambigüe : s’il ne fait aucun doute que les habitants de Cisjordanie sont des victimes désarmées dans ces affrontements, c’est déjà beaucoup moins évident pour ceux de Gaza.


Des conséquences régionales ?

Une superproduction cinématographique
Une superproduction cinématographique

Le mardi, Anne-Sophie Lapix évoque les risques d’extension du conflit avec le Hezbollah au Liban et les attaques en Mer rouge de la part de Houthis contre des cargos en lien avec Israël. Concernant le reportage qui suit, et qui dure 1’33, nous nous contenterons de faire les remarques suivantes : il est très spectaculaire, quasi cinématographique, grâce aux images tournées par les assaillants, que l’on voit évoluer sur le pont d’un immense navire et entrer dans le poste de pilotage, mais, en réalité, on n’apprend pas grand-chose.

La compréhension de l’engagement militaire des Houthis aux côtés des Gazaouis mériterait une analyse de ses enjeux complexes (situation de guerre civile au Yémen sur fond de rivalités entre l’Arabie Saoudite et l’Iran). Ce reportage superficiel, presque anecdotique, doit sa place dans le journal à sa seule efficacité visuelle : la rédaction devait disposer de ces images et à elles seules, elles justifient l’existence d’un tel sujet. La pertinence de ce choix pose question.


Derrière l’apparente confusion qui résulte du traitement « en silo » de l’information dissocié par territoires (Israël, Cisjordanie, Gaza, contexte régional), par thèmes (otages israéliens, opérations militaires, aide humanitaire) il y a une cohérence : celle, volontaire ou pas, peu importe, d’empêcher de penser, et donc de comprendre, ce qui fait le lien entre tous les enjeux du conflit, à savoir la colonisation. Il en est bien question dans le reportage sur la Cisjordanie, quand est clairement évoquée l’illégalité des colonies « au regard du droit international », quand est explicitement dit que la violence des colons est impunie et protégée par l’armée. Mais ce serait en Cisjordanie seulement. Pas à Gaza.

Cette référence au droit international est ambiguë : en effet, s’il est bafoué, impuissant, il est surtout rejeté par les autorités israéliennes, pourtant soutenues, y compris dans ce rejet, par les puissances occidentales. L’adoption systématique du point de vue israélien, à travers l’insistance sur le drame des otages et de leurs familles, achève de relativiser la gravité des actes qui lui sont contraires. Le traitement du conflit israélo-palestinien par la rédaction de France 2 montre que la fragmentation de l’information permet une hiérarchisation insidieuse entre les parties antagonistes, par une sollicitation totalement déséquilibrée de l’émotion.

 


[i] Serge Sur, Professeur émérite de droit international public à l’université Paris Panthéon-Assas et rédacteur en chef de la revue Questions internationales dans le Monde du 29/11 : https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/28/serge-sur-le-moyen-orient-est-un-tombeau-du-droit-international_6202791_3210.html

[ii] https://www.lemonde.fr/international/video/2023/12/03/l-hopital-al-shifa-centre-de-commandement-du-hamas-ce-que-montrent-les-images_6203631_3210.html: « Le Monde a analysé les vidéos diffusées par l’armée israélienne depuis qu’elle occupe les lieux. Si elles montrent la présence d’un tunnel aménagé, celui-ci n’a pas l’ampleur permettant d’en faire un vaste centre opérationnel du Hamas, tel que cela a été présenté par les forces armées israéliennes »

[iii] ONG israélienne pour les droits de l’homme dans les territoires occupés

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Qui suis-je ?

Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

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