8- Le JT nous informe-t-il ? LE TERRAIN NE MENT PAS !
- il y a 3 jours
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Où l’on voit que la notion de « terrain » fait l’objet d’une fétichisation équivoque ; qu’elle est surtout politiquement construite ; que le choix d’un « angle » participe à fabriquer, quoi qu’il se passe sur le « terrain », une réalité alternative, largement fictive ; et que, in fine, le contenu informationnel d’un reportage peut contredire à la fois son intention explicite et le mode de narration adopté, en l’occurrence la dramatisation.
Dans le premier article de cette série[i], j’évoquais déjà la référence fréquente au « terrain » comme matière première journalistique dans la très bonne série The Morning Show alors que les protagonistes principaux n’y mettaient jamais les pieds ou presque. Intuitivement, chacun est en mesure de comprendre que le métier de journaliste consiste à rapporter, ce qui s’est passé sur le « terrain », c’est-à-dire des évènements qui, parmi tant d’autres, deviennent des informations parce qu’une rédaction (ou plusieurs) leur confère ce statut, ce qui mériterait de longs développements, bien sûr.
A l’occasion de l’analyse du documentaire « Première Campagne » d’Audrey Gordon[ii], j’avais montré que cette fonction de « reporter » était malmenée dans la mesure où la journaliste, Astrid Mezmorian, « héroïne » du film devait plutôt être considérée comme une « importer (…) qui ne vient pas enquêter, voir, analyser ce qu’il en est sur le « terrain » mais plaque sur lui, à la manière d’un pochoir, une approche sélective, partielle, orientée : le seul but est de valider sur le terrain une argumentation élaborée hors du terrain ».
Jérôme Berthaut, dans son excellent livre, « La Banlieue du 20h00[iii] illustre magistralement cette dérive et prouve, enquête sociologique à l’appui après une longue immersion dans la rédaction de France 2, comment la banlieue et ses habitants deviennent une construction politique et sociale qui ne correspond guère à la réalité d’un quelconque « terrain »[iv].
Pour prolonger ces analyses, j’ai choisi un reportage (lundi 20 novembre 2023) sur les Soulèvements de la Terre. Il s’agit d’un format long, scénarisé, avec des déplacements à Paris et à Marseille, des interviews assez nombreux et une mise en scène de la journaliste elle-même tout à son travail d’investigation, à vrai dire au téléphone surtout.
On ne pourra pas dire dans cette circonstance que la rédaction n’a pas mis les moyens ou qu’elle a agi dans la précipitation. Pour quel résultat ? Le chapô oriente clairement « l’angle » de cet article qui s’attachera néanmoins à être au plus près de la textualité et de l’imagerie qui sont contenues dans le reportage.
Lancement d’Anne-Sophie Lapix : « Il y a une dizaine de jours le Conseil d’Etat annulait la dissolution d’un mouvement écologiste, les Soulèvements de la Terre ; le ministre de l’Intérieur les avait fait interdire, disait-il, pour éviter des troubles graves à l’ordre public. L’œil du 20h00 a enquêté sur ces mouvements écologistes radicaux ; que veulent leurs partisans, jusqu’où sont-ils prêts à aller ? ».
On peut noter déjà une distorsion dans la présentation de l’information. De quoi s’agit-il exactement ? Le ministre de l’Intérieur avait fait interdire les Soulèvements de la Terre « pour éviter des troubles graves à l’ordre public », ce qui est une accusation très grave, et le Conseil d’Etat l’a annulé, c’est-à-dire que cette juridiction, rouage essentielle de l’appareil d’Etat, a donné tort au ministre. Fin de l’histoire. En langage journalistique, c’est une brève.
Ou alors le sujet consisterait à mettre en balance les arguments du ministre et ceux du Conseil d’État, avec pourquoi pas des témoins, experts du sujet. Ce n’est tout de même pas rien, dans une démocratie, que l’interdiction d’un mouvement politique ; ce n’est pas inintéressant qu’une juridiction puisse s’opposer, et même annuler la décision d’un ministre. Il y a matière à réflexion, à débat.
En fait non, là n’est pas l’information pour la rédaction de France 2 qui la cherche ailleurs : « que veulent (les partisans de ces mouvements écologistes radicaux), jusqu’où sont-ils prêts à aller ? ».
Cet angle est évidemment tout autre : il est même un peu particulier.
En effet, des mouvements « radicaux » dont on ne sait pas jusqu’où « ils sont prêts à aller », voilà une configuration inquiétante. Le ministre de l’Intérieur n’avait-il pas raison de vouloir les interdire ? Le Conseil d’Etat n’avait-il pas tort de s’y opposer ? Voyons voir.



A cette question posée par la présentatrice, la réponse est apportée très vite par les trois premières images du reportage (ci-dessus) qui montrent… la violence policière : des membres des forces de l’ordre avancent de gauche à droite de l’image, au milieu d’une épaisse fumée liée, c’est du moins ce que suggère le montage, à ce que montre la deuxième image : une voiture de la gendarmerie en flamme ; dans la troisième, un gendarme tire, de droite à gauche de l’image, probablement une grenade lacrymogène mais on ne voit les manifestants que par la suite qui avancent sans constituer une menace flagrante ; ou d’autres qui font un sit-in (sur une route de campagne et devant le château de Versailles) : des situations plutôt pacifiques donc.


Le reportage, d’une durée de 5’23, ce qui est très long dans un JT, est riche en séquences et en images, avec un montage élaboré et rythmé de 80 plans environ. Il fait l’objet d’une vraie scénarisation, avec des situations nombreuses et différentes, des images d’archives sans doute également, assez récentes apparemment, et d’autres spécifiquement tournées pour l’occasion, des interviews de militants à visages découverts ou floutés, ou au téléphone avec une voix trafiquée et anonyme.

Il y a une vraie mise en scène : on voit une femme, la journaliste probablement, dans un environnement sombre non identifiable, qui navigue sur internet à partir de son téléphone ou de son ordinateur avec des gros plans de ses mains sur le clavier et des inserts d’écran : images à vrai dire sans grand intérêt. Par contre, plus percutant, l’équipe de tournage s’est infiltrée en caméra cachée, à deux reprises, à Paris et à Marseille, dans des réunions de ces militants « radicaux », que l’on ne montre que floutés et dont la voix est plus ou moins déformée. C’est un thriller que l’on voit et qui donne une impression de clandestinité, de prise de risque destinée à sortir des informations exclusives et sensationnelles. La rédaction a mis les moyens, elle a pris son temps.

Pour quel résultat ?
Dérisoire. On peut le dire simplement : ce reportage n’apporte quasiment aucune information. Ou plutôt, il apporte la preuve de l’inanité des accusations de Gérard Darmanin, pourtant rappelées dès le début (dans une image incrustée, il affirme : « cela relève de l’écoterrorisme »). Le commentaire, à l’instar des images, insiste lourdement sur la détermination de ces militants que leur discours et leur comportement contredisent : le premier témoin à visage découvert, dont le nom apparait à l’écran, présenté comme porte-parole du « collectif bassine non merci », tient des propos qui n’ont rien de radicaux. Les deux témoins suivants, floutés, posés et calmes dans leur comportement, sont plus résolus dans leur expression : « on n’est absolument pas antiviolence, elle me semble nécessaire dans un monde violent » ; « c’est horrible à dire mais moi je suis pour ceux qui vont à la confrontation, je les soutiens ». Mais ni l’un ni l’autre ne revendique explicitement le recours par eux-mêmes à la violence.


Le commentaire persiste lourdement mais d’une manière imprécise et confuse : « il y a 3000 fichés S dans l’ultragauche avec parmi eux des militant écologistes mais aussi des groupes antifascistes qui se sont greffés aux manifestations ». Or les militants écologistes n’appartiennent pas nécessairement à l’ultragauche et les antifascistes peuvent parfaitement être par ailleurs écologistes… Quant à l’expression « fiché S », elle ne désigne pas nécessairement des personnes qui auraient commis des délits, même si elle le suggère insidieusement[v]. Et quand la journaliste évoque 42 lieux de tension similaire à Sainte-Soline, illustrés par des points verts sur une carte de France, on serait intéressés d’en savoir plus puisqu’ils ont été identifiés par le ministère de l’Intérieur : peut-on faire une totale confiance à celui-ci alors que le Conseil d’Etat vient de le désavouer ?

Qu’en est-il par ailleurs de ces infiltrations en caméra cachée, qui fleure bon la conspiration et le complot ? Notons d’abord que ces groupes qui « ont tous un mot d’ordre, la prudence » (usage de pseudonyme, messageries cryptées), se laisse approcher très aisément puisque la journaliste n’a eu aucune difficulté à être invitée à une réunion « pas n’importe où, à l’académie du climat, bâtiment public appartenant à la mairie de Paris » : le lieu même de cette réunion écarte l’hypothèse d’une quelconque clandestinité ou de dangerosité potentielle de ces militants.
La journaliste tient à noter néanmoins que, sollicitée, la mairie de Paris précise qu’elle « se dit attachée à la liberté d’expression même quand certains propos… peuvent déranger » (ce qui est un peu le principe de la liberté d’expression) et « qu’elle n’est pas en droit de contrôler les casiers judiciaires des personnes » (ce dont on a d’excellentes raisons de se réjouir). En gros, mise à part la journaliste, personne ne semble s’étonner ni s’inquiéter de la tenue de ce genre de réunions dans des salles municipales dédiées. Et personne ne songe à contrôler les participants (à moins que des fonctionnaires du renseignement intérieur ne se mêlent aussi facilement que la journaliste à l’assistance).
Y aurait-il pourtant matière à s’indigner d’une telle complaisance laxiste ? En effet, que se passe-t-il dans ces réunions qui pourrait susciter des inquiétudes de la part de la journaliste ? Un militant établit une distinction assez élémentaire, courante dans le discours politique et qui n’a rien de séditieux : « il faut enfreindre la loi pour faire surgir des lois légitimes, ce qui est légitime n’est pas toujours légal aujourd’hui » ; deux personnes témoignent, l’une qui a été condamnée à deux mois de prison avec sursis pour vandalisme et une autre qui sort de garde à vue, sans mise en examen, ce qui lui vaut des applaudissements nourris du public.

Il en sera exactement de même dans la séquence d’infiltration en caméra cachée à Marseille d’une réunion où le responsable accueille les nouveaux militants en ces termes : « bienvenue à la formation de désobéissance civile et d’action non violente » au cours de laquelle des conseils élémentaires sont donnés : ne pas se munir, lors d’une action, de son téléphone portable susceptible de renseigner la police sur les contacts militants et surtout, se réfugier derrière le droit de ne pas s’exprimer en cas d’arrestation parce que « les formateurs évoquent clairement leur défiance à l’égard des policiers ». On est donc explicitement dans le registre de la non-violence et de la mise en garde contre des comportements policiers problématiques. Rien de bien séditieux non plus.
A l’issue de ce reportage élaboré, quasiment un "mini-envoyé spécial" au vu des moyens mobilisés, on s’attend à une réponse claire concernant la grave accusation d’écoterrorisme du ministre de l’Intérieur qui avait justifié sa demande d’interdiction des Soulèvements de la Terre. Il n’en est rien. Aucune organisation, à part le très probablement inoffensif « collectif bassine non merci », n’est citée. Le vocabulaire utilisé pour nommer ces militants est vague, voire confus. Malgré le ton franchement inquiétant qui nimbe la réalisation de ce thriller, aucune violence n’a été montrée ou revendiquée.
Il y a une réelle contradiction entre la mise en scène anxiogène, qui suggère plus qu’elle ne prouve la radicalité, la clandestinité, voire la dangerosité de cette mouvance militante et le contenu explicite de l’information : il y a là une forme de tromperie car l’effet produit, et probablement recherché, sur le spectateur, c’est l’inquiétude, voire la peur et donc une légitimation de la répression : il est très significatif d’évoquer les fichés S, ou le contrôle des casiers judiciaires alors que rien, ici, ne le justifie sinon une volonté, à vraie dire inquiétante, de présenter comme délictueuse, voire criminelle, la pratique militante, c'est-à-dire rien moins que l'engagement citoyen.
[ii] https://www.lafictionautravail.com/single-post/beaucoup-de-feuilles-et-peu-de-fruits-premi%C3%A8re-campagne-d-audrey-gordon-documentaire-1h07
[iii] La banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, J. Berthaut
Agone, Marseille (2013). 432 p.
[iv] Voir la remarquable recension d’Henri Maler : https://www.acrimed.org/Lire-La-banlieue-du-20-heures-de-Jerome-Berthaut




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