La sensibilité, à l’instar du bon sens, est la chose du monde la mieux partagée. (« La Vie des Autres » de Florian Henckel von Donnersmarck -2006)
- nicolasspengler
- 6 nov. 2025
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Dans le livre, « Le Génie des Gens Ordinaires[1] » que j’ai publié récemment aux éditions L’Harmattan, je raconte mon propre travail pendant 25 ans avec des centaines de personnes dans le cadre d’ateliers cinéma au cours desquels nous élaborions collectivement des scénarios de courts-métrages, que nous réalisions ensemble dans la foulée. J’avais été enthousiasmé par la richesse de l’imagination de mes partenaires d’écriture, souvent des jeunes de quartiers populaires. Or si l’imagination ne nous renseigne pas sur le monde, mais sur notre rapport à lui, elle repose en grande partie sur la sensibilité, laquelle est évidemment socialement forgée par le milieu culturel dans lequel nous baignons[2]. En 1983 déjà, il y a donc bien longtemps, j’étais convaincu de cette idée et j’avais été ahuri d’entendre un réalisateur, que je connaissais et avec lequel je travaillerai par la suite, expliquer lors d’une interview que « les artistes ont plus de sensibilité que les autres gens[3] ». Et pour illustrer mon désaccord avec cette pseudo-évidence, parce que mon travail repose sur la conviction exactement inverse, je prends, dans le livre cité plus haut, l’exemple d’un film qui illustre tout à fait mon point de vue, y compris dans sa dimension politique : « La Vie des Autres » de Florian Henckel von Donnersmarck (2006)[4].
« Gerd Wiesler est un capitaine de la Stasi que l’on nous présente d’emblée comme un tortionnaire, c’est-à-dire un homme imperméable à la pitié, particulièrement apte à résister à la souffrance d’autrui, qui enseigne à de futurs policiers la meilleure méthode pour mener des interrogatoires musclés. C’est vraiment « un salopard au carré », qui ne se contente pas de l’être mais apprend à d’autres à le devenir, sans état d’âme, pour la bonne cause, dans le respect de l’ordre et de la hiérarchie. Pour toutes ces excellentes raisons, son chef lui confie la mission délicate de surveiller un dramaturge et sa femme comédienne, que l’on soupçonne d’accointances coupables avec l’Ouest. Il prend cette tâche à cœur et s’apprête à l’exercer avec sa conscience professionnelle habituelle. L’appartement des deux artistes a été sonorisé. Il passe donc des heures à écouter leurs conversations, à être témoin de leur intimité amoureuse, à partager, par la force des choses, leurs goûts musicaux ou intellectuels. Ce n’est certainement pas la première fois qu’il exerce un tel travail. Mais cette situation sera pour lui comme une formation accélérée, une initiation intense à la fréquentation de l’art à laquelle la sensibilité qu’il avait su jusqu’alors si bien réprimer, va trouver, à la suite de différents événements, l’occasion de s’éveiller. Et ces émotions qu’il ressent, inédites, inouïes, le submergent, sans qu’il n’en laisse rien paraître parce qu’il ne sait pas comment ou à qui les exprimer (la prostituée pathétique avec laquelle il va mimer les élans passionnés du couple d’artistes ne saurait être la destinataire adéquate d’un tel épanchement). Il va ainsi être amené à saborder sa mission pour tenter de sauver ceux qu’ils surveillent et qui s’en rendront compte plus tard, à trahir ses supérieurs, ses idéaux, son pays et causer, presqu’à lui tout seul, la chute du Mur... En effet, si ce personnage se fissure, le système tout entier, dont il est un pilier emblématique, impeccable, est menacé. Et quand, à la fin du film, dans l’Allemagne réunifiée où il n’occupe désormais qu’une position subalterne (il distribue des prospectus dans des boîtes aux lettres, ce qui est une forme de propagande mais commerciale celle-là, belle illustration du triomphe du capitalisme), il achète le livre écrit par le dramaturge, il constate que cette « Sonate de l’Homme Bon » lui est dédicacée (l’auteur, qui ignore son vrai patronyme, a utilisé son nom de code découvert dans des documents officiels). Alors, au libraire qui lui demande si c’est pour un cadeau, il répond : « Non, c’est pour moi ». Par cette phrase, toute simple, mais avec un double sens que lui seul peut comprendre, il se réapproprie son humanité, réunit ce qui était dissocié en lui, sa personne et sa sensibilité.
« La Vie des Autres » nous montre, d’une manière bouleversante, à travers le cas particulièrement radical de ce fonctionnaire de la répression que la sensibilité est la chose du monde la mieux partagée. Même enfouie profondément, emprisonnée par les conventions, les interdits, la censure, la répression, elle palpite encore. Il y a dans cette idée un humanisme réjouissant. Et si la sensibilité est bien la matière première de l’art sur laquelle ceux dont c’est la fonction sociale ont le privilège rare, difficilement accessible, de travailler, rien n’indique évidemment qu’ils en soient seuls ou mieux pourvus.
Ils n’en ont pas l’apanage[5] ».
Et le livre dont ce passage est un extrait est tout entier consacré au développement de cette idée que j’ai éprouvée dans mon propre travail.
J’ai déjà eu l’occasion de dire[6] que je n’avais jamais étudié, dans ce blog, les affiches des films dont je faisais l’analyse, et que c’est une lacune que je vais m’astreindre à combler désormais. Or celle de « La Vie des Autres » illustre admirablement le propos du film : un homme de profil, dans une semi-obscurité, avec des écouteurs, dirige son regard vers un couple qui s’embrasse, dans un cadre lumineux. Or cette image n’appartient pas au film puisqu’il ne voit jamais le couple, du moins dans son intimité, mais se contente de les écouter, à moins bien entendu qu’il imagine ce qu’il entend, ou qu’il le rêve. Son expression est assez indéchiffrable, pas seulement parce qu’il est de profil, mais surtout parce qu’il donne l’impression de ne pas savoir que penser de ce qu’il imagine. Il ignore ce que c’est que d’aimer. Or ce qu’il « voit » n’est pas sexuel, du moins explicitement, parce que les personnages ne sont pas nus mais très habillés ; c’est un baiser d’une grande intensité, magnifique, dont la femme est à l’initiative, presque à l’assaut, puisqu’elle est comme étendue, les talons levés, sur l’homme qui la soutient. La femme lui tient la tête entre les mains alors que les siennes sont sur sa poitrine comme pour contenir sa fougue amoureuse et non pas pour la caresser. Ce n’est pas une image érotique mais elle exprime l’amour comme un engagement total qui ne peut que séduire tout individu doué de sensibilité.
L’affiche du film met donc clairement sur la piste de l’idée que la sensibilité est la chose du monde la mieux partagée, plus encore que sur l’angle politique explicite qui est celui de l’histoire racontée. C’est la force des « grands films » de dire beaucoup plus que leurs seules intrigues.
[1] https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/le-genie-des-gens-ordinaires/80124 - disponible dans toutes les librairies
[2] Voir sur ce blog le texte : « le détour par la fiction est un raccourci »
[3] Pour être honnête et précis je ne me souviens pas de la phrase exacte mais je suis sûr du sens général : si cela n’avait pas été Yves Robert, je l’aurais peut-être oublié.
[4] Avec Ulrich Mühe, Sebastian Koch et Martina Gedeck
[5] Le Génie des Gens Ordinaires, p.267 et sq, L’Harmattan, 2025
[6] Voir article « Première Campagne »




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