Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

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Qui suis-je ?

Un monde hostile ("D'amour et d'eau fraîche" d’Isabelle Czajka - 2010)

June 19, 2017

 

 

Julie (Anaïs Demoustier), 23 ans, surdiplômée en lettres et communication, peine à trouver un travail : grâce à l’entregent de son frère plus âgé, marié et père, très installé dans une vie laborieuse, elle est embauchée par une agence très prisée de la place parisienne. L’ambiance y est feutrée, souriante et terriblement hypocrite.

 

Elle est surexploitée, reléguée à des tâches subalternes, y compris la garde des enfants de Diane, la vice-patronne, soumise à des injonctions contradictoires ou incompréhensibles et finalement virée sous-prétexte qu’elle est à la fois trop spontanée et pas assez naturelle !

 

A côté d’un petit boulot dans un photo-service, elle s’essaie à la vente à domicile d’encyclopédies, activité à la limite de l’escroquerie, vouée à la disparition du fait de la concurrence d’internet.

 

 Après une violente dispute avec son frère qui lui reproche son incapacité à s’adapter au monde d’aujourd’hui qui aurait changé, elle fuit avec Ben (Pio Marmaï), un type follement séduisant, surtout du fait de son insouciance, qui la mêle à ses trafics : comme elle l’avait pressenti, les histoires de loubards, ça se termine toujours mal, vraiment très mal.

 

« Je voudrais être comme toi/tu voudrais être un garçon ?/non, mais je voudrais me foutre de tout comme toi, ça doit être agréable d’être comme ça ; je voudrais rencontrer un type qui me dise : t’inquiètes, je m’occupe de tout/un type qui se fout de tout et qui s’occupe de tout ».

 

Ce dialogue, vers la fin du film, entre Julie et Ben est peut-être une entrée pour mieux le comprendre, ou plutôt comprendre ce que l’on ne comprend pas de ces deux personnages.

 

Julie n’a pas de confidente (amie ou parentèle) : elle est seule avec ses sentiments, elle ne verbalise pas sinon dans la colère, elle ne partage pas, elle ne se met pas à l’épreuve du point de vue des autres et son travail ne lui en donne pas l’occasion parce qu’il ne remplit pas sa fonction de socialisation. Comment pourrait-elle se comprendre, et le monde alentour, dans cet isolement ?

 

Ben est une énigme pour Julie (et le spectateur): on ne sait pas trop ce qu’il trafique, au jour le jour, on ne décèle nul cynisme dans son comportement, aucune perversité, son insouciance totale semble sincère et on le croirait presque quand il dit : « j’arrive à penser à rien ». Julie a beau affirmer : « c’est impossible de penser à rien, on pense toujours même quand on pense à rien », il rétorque simplement : « moi, j’arrive à penser à rien ». Descartes aurait été bien embarrassé devant une telle radicalité…

 

Julie envie Ben, elle est séduite par lui, elle le suit par désœuvrement, elle s’autorise une parenthèse dans sa vie mais elle sait bien qu’il n’est pas la réponse : « je veux rentrer à Paris, faut que je cherche du travail ». Ben n’est pas cet homme dont elle rêve, ne serait-ce que parce qu’il ressemble à son père, un type asocial, défaillant et désormais aigri.

 

Ce qu’elle fuit, avec Ben, c’est un monde qui ne veut pas d’elle, où elle n’a pas sa place, celui du travail. Dès l’entretien d’embauche, le spectateur voit bien que c’est plié : Diane la submerge d’informations, lui survend l’entreprise et ses vertus, celles du patron en particulier,  la remercie onctueusement d’être venue mais ne lui prête aucune attention, ne lui pose aucune question. Des « julies », elle en a déjà vu, elle en verra d’autres, il y en a pléthore, qui sont interchangeables, insignifiantes.

 

Ses jeunes collègues, que l’on voit peu, ne comprennent pas mieux qu’elle la nature exacte du travail et encore moins son sens. Les tâches sont floues, les consignes vagues et les reproches immédiats. Julie est incitée à être autonome, à prendre des initiatives mais il faudrait qu’elles soient adaptées à un cadre préétabli, qu’elle devrait anticiper, dont elle devrait avoir la préscience.

 

Elle vit cette situation comme une injustice alors qu’il lui suffirait de l’accepter comme une servitude volontaire, à la manière de la mère et du frère qui la blâment de s’y refuser. Il faut prendre très au sérieux l’expression de celui-ci quand il dit : « le monde a changé ». Au-delà du poncif, dont regorgent les discours politiques et médiatiques, il est extraordinaire que cet argument-là soit adressé à une personne jeune.

 

Par définition, les jeunes n’ont pas connu le monde ancien, il n’y a aucune raison qu’ils en soient nostalgiques, ils sont au contraire porteurs de renouvellement potentiel. A moins qu'il leur soit reproché d'avoir de la peine à quitter un monde perdu, protecteur, celui de l’enfance, bien sûr. Le monde nouveau, dont il est question, est vieux comme le monde, c’est celui des grandes personnes, celui du travail, un monde clos, de plus en plus violent, où se distribuent inégalement la domination et la soumission.

  

La grande singularité du film est là : il nous décrit une société (dans les deux sens du terme en l’occurrence) qui n’aime pas la jeunesse, qui veut la mettre au pas, ou la jeter aux marges (voire en prison). Or il ne s’agit même pas des plus défavorisés (de zones péri-urbaines ou rurales) mais de jeunes diplômés,  qui ne sont pas les plus mal lotis,  de classe moyenne – on prend bien soin de nous montrer des livres à plusieurs reprises.

 

La mère, jeune retraitée dynamique, veut se rendre désormais utile aux quatre coins du monde, « partout où on aura besoin de moi », alors qu’à proximité immédiate,  sa fille est en galère et qu’elle ne voit rien. Elle se contente, sans agressivité, plutôt avec de l’inquiétude, d’ânonner cette antienne : il faudra bien que tu gagnes ta vie un jour… La situation emblématique de Julie, c’est d’être rejetée de sa famille pour se fracasser contre un monde qui ne veut pas d’elle. Il n’a jamais été simple d’être jeune (1) mais ce serait de plus en plus difficile.

 

D’autant que Julie n’est pas une battante, prête à tout pour écraser les autres (2). Elle fait preuve d’une certaine passivité, elle n’est pas proactive comme on dit dans la novlangue entrepreneuriale. Cela se manifeste aussi dans ses rapports sexuels avec des hommes plus âgés, auxquels elle cède volontiers, sans désir évident, dont elle accepte même de l’argent, comme un don et non une rémunération.

 

Le choix est audacieux, de la part de l’auteure, de prendre le contrepied de la caractérisation, souvent obligée désormais, quasiment prescriptive, des personnages féminins « modernes », indépendants, voire dominateurs : Julie est une figure certainement plus traditionnelle de la femme, malgré sa jeunesse, qui recherche explicitement la protection d’un homme fort sans être pour autant soumise. Elle évolue dans un espace restreint, contraint, à rebours des stéréotypes et ce n’est pas le moindre de ses défis.  

 

 

 

(1) Voir les deux premières phrases célèbres d’Aden Arabie de Paul Nizan (1931) : « J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie  

 

(2) Son patronyme est pourtant « Bataille »

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