Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

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Qui suis-je ?

Regards sur Sautet ("Les choses de la vie", 1970)

May 20, 2017

 

 

 

Pour Michel Piccoli [1], les films de Sautet sont « historiques » au sens où ils donneront une juste idée de la manière dont on vivait (et on pourrait ajouter : travaillait) dans la France de 70 à 95 ! En effet, à partir de Les Choses de la Vie (1970), ils ont un ancrage sociologique fort.

 

Contrairement à ce qui a beaucoup été écrit, ils ne mettent pas en scène que la bourgeoisie mais un spectre social plus vaste, varié et mobile : on trouve des parvenus (Montand dans César et Rosalie (1972) et Vincent, François Paul et les autres…(1974), des déclassés (le même Montand, ancien danseur de claquettes reconverti en chef de rang de brasserie dans Garçon (1983) ou en passe de l’être : Jacques Dufilho en libraire mélomane au bord de la faillite dans Un Mauvais Fils (1980), des ouvriers (Yves Robert dans Un Mauvais fils, Gérard Depardieu dans Vincent…), des précaires (Ottavia Piccolo et sa bande dans Mado (1976), Vincent Lindon et Sandrine Bonnaire dans Quelques Jours avec Moi (1988),  Patrick Dewaere dans un Mauvais Fils, Emmanuelle Béart et Charles Berling dans Nelly et Mr Arnaud (1995), des marginaux et des voyous (Romy Schneider et Bernard Fresson dans Max et les Ferrailleurs (1971).

 

Il y  a aussi des grands bourgeois (Daniel Auteuil et sa famille dans Quelques jours avec moi, le même dans Un Cœur en Hiver (1991) avec André Dussolier, Michel Serrault dans Nelly). Et bien sûr la moyenne bourgeoisie plus ou moins supérieures, celle des cadres d’ Une Histoire Simple (1978), des professions libérales (architecte, médecin, entrepreneur), des artistes (écrivain, dessinateur de bédés, violonniste), bref un panel assez représentatif d’une société plurielle.

 

De surcroît, les personnages sont tous et toujours très fortement caractérisés par leur activité professionnelle qui ne se contente pas de les situer socialement, simplement pour justifier la belle maison ou la voiture de luxe. Bien au contraire ! Ils existent par (et dans leur rapport à) leur travail même quand l’histoire est centrée sur l’amour et l’amitié, deux thèmes permanents de la filmographie de Sautet qui coexistent, s’affrontent, s’entremêlent.

 

Quelques exemples rapides pour illustrer ce propos.

 

Ainsi, dans Vincent…, Yves Montand, qui roule dans une très modeste Fiat 124, dirige une entreprise de mécanique générale dont les difficultés le préoccupent en permanence et qu’il doit céder la mort dans l’âme ; à l’inverse, Michel Piccoli n’a pas l’esprit à son travail, parce qu’il est perturbé par les infidélités de sa femme, Marie Dubois : elle stigmatise son indifférence aux autres, même à l’égard de ses patients, ce que l’on a pu constater auparavant alors qu’il auscultait un vieillard et prescrivait un traitement en le négligeant manifestement ; son ami, Serge Reggiani, écrivain en panne d’inspiration, lui reproche violemment de pratiquer dans une clinique de luxe après avoir, dans sa jeunesse, vanter l’exercice d’une médecine populaire.

 

Dans Une Histoire Simple, l’intrication de la vie privée et du travail est poussé à l’extrême puisque tous les personnages [2] sont employés dans la même entreprise, à des degrés de responsabilité divers, et sont par ailleurs amis intimes: ils passent leur week-end ensemble dans une grande maison de campagne où le travail domestique prend le relais, très inégalement réparti bien entendu. Les femmes partagent leurs inquiétudes conjugales ou professionnelles, non pas en se prélassant au soleil ou en prenant le thé, mais en s’activant : elles font les lits, préparent collectivement le repas sous la férule d’une cheffe un peu maniaque, par ailleurs déléguée syndicale à poigne. Quand tout est prêt, un homme, en majesté, pénètre dans le gynécée pour choisir le vin…

 

Si l’intrigue ne se passe donc pas que sur le lieu de travail, le film tourne beaucoup autour de ce sujet, ou plus précisément de l’emploi, c’est-à-dire de l’utilité sociale de chacun, de sa place dans la société (ici dans les deux sens du terme) : la situation de l’un des personnages, cadre supérieur quinquagénaire, est menacée par une restructuration présentée comme indispensable et à laquelle il n’aurait pas su s’adapter. Le groupe soudé (amis, collègues, amants, maris, femmes) tente de faire prévaloir la solidarité des liens affectifs mais c’est en vain car la logique managériale est plus forte : le suicide intervient dans toute sa brutalité de fait social, par lequel le personnage concentre et endosse personnellement une pression collective insupportable.

 

Dans Un Mauvais Fils, qui raconte les relations conflictuelles entre un ancien toxicomane, récemment sorti de prison (Patrick Dewaere), et son père (Yves Robert), le travail manuel existe pleinement même si ce n’est que dans de brèves séquences : Dewaere assemble précautionneusement un meuble en bois dans une menuiserie, Yves Robert est un chef d’équipe énergique dans le bâtiment, il est abattu quand une averse interrompt le travail et regarde distraitement ses collègues jouer aux cartes tout en surveillant le ciel ; lors d’une conversation importante avec son fils à la table de la cuisine, il occupe ses mains, parce qu’il ne peut pas les laisser à ne rien faire, en réparant méticuleusement un petit appareil électrique. 

 

Un Cœur en Hiver met en scène une complexe géographie des sentiments. La relation présentée comme parfaite entre Maxime, extraverti et mondain (André Dussolier) et Stéphane, solitaire et secret (Daniel Auteuil), qui « se comprennent sans se parler », est tout de suite ébranlée et progressivement détruite par l’irruption d’une femme, Camille (Emmanuelle Béart), qui révèle, malgré elle, la rancœur refoulée sur laquelle elle reposait. Sautet, en grand mélomane, a installé son intrigue dans l’univers de la lutherie, c’est-à-dire à la fois dans l’ombre et au centre de la « grande » musique.

 

Les gestes de l’artisan prodige qu’est Stéphane sont d’une technicité sensuelle qui tranchent avec la froideur de ses sentiments (« quelque chose en moi ne vit pas », d’où le titre du film) et lui confèrent un pouvoir sur l’artiste, la violoniste Camille. A l’insu des autres personnages qui ne comprennent rien à ce qui se déroule pourtant sous leurs yeux, le travail différencié du luthier et de la violoniste sur l’instrument le transforme en instrument érotisé de leur relation : par le soin presque magique qu’il porte au violon, parce qu’il entend mieux les défaillances du son et sait y remédier, Stéphane déstabilise et contrôle Camille, la séduit, se joue d’elle.

 

Dans Nelly et Mr. Arnaud, l’intrigue repose sur le contraste entre le récit par Michel Serrault de ses Mémoires, qui sont ceux d’un homme à la vie mystérieuse, aventureuse, riche et enrichissante, y compris sur le plan financier, et l’incertitude d’une existence débutante, celle d’Emmanuelle Béart. Il est ironique, et même cruel, que le travail de la jeune femme consiste à consigner, sous la dictée, l’existence d’un homme tourné vers son passé alors qu’elle ne sait pas vers quel avenir se tourner elle-même: la séduction bienveillante, mais distanciée, qu’il exerce sur elle ne lui transmet pas la clé d’une réussite à laquelle son énergie, son optimisme volontaire semblent confusément la destiner. La différence générationnelle marque la rupture entre deux mondes : l’ancien, structuré et même clos, où l’on trouvait sa place par le travail ; le contemporain, plus ouvert, où les repères sont flous, les compétences incertaines, mobiles, aléatoires.

 

Pour conclure cette petite synthèse, faisons un tour du côté de Garçon. Comme dans toute son œuvre, il y a des grandes brasseries, des bistrots de quartiers plus ou moins chics, des cafés populaires à Paris, en banlieue ou en province, des lieux de vie amoureuse ou amicale, de sociabilité mélangée, des lieux surtout où se jouent des drames, se règlent des comptes, Sautet leur a rendu un hommage quasi documentaire dans ce film avec Montand.

 

On y voit l’envers du décor, celui d’un grand établissement parisien où les serveurs et les cuisiniers s’agitent, se disputent, se réconcilient, loin du regard des clients repus (les personnages des autre films !). Sautet surenchérit avec une drôle de mise en abîme : les employés de la brasserie vont fêter un évènement dans un grand restaurant (Lasserre), un vrai, avec trois étoiles, où ils savourent un repas haut de gamme servi par un personnel pléthorique et raffiné. Et le spectateur de s’interroger : quel est l’envers de ce décor-là ?

 

 

 

[1] En 2001, dans un supplément du dvd de « Vincent, François, Paul et les autres… »

 

[2] A l’exception de celui de Claude Brasseur, amant de Romy Schneider, mais il est systématiquement marginalisé dans l’intrigue

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