Après des études de philosophie et une quinzaine d’années parisiennes à travailler comme scénariste à la télévision et au cinéma, je me suis installé en banlieue où j’ai entrepris de faire des films de fiction avec des jeunes de quartiers populaires.

 

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Qui suis-je ?

Qui est ce civil caché derrière ce soldat ? "Il faut sauver le soldat Ryan" (Steven Spielberg, 1998)

May 20, 2017

 

Trois jours après le débarquement sur les plages normandes, le capitaine Miller (Tom Hanks) se voit confier une mission qu’il qualifie de « relations publiques », signifiant ainsi qu’elle n’a rien de militaire : il s’agit d’aller chercher, derrière les lignes allemandes où il a été parachuté, le soldat Ryan dont les trois frères, également conscrits, ont été tués les jours précédents. La décision a été prise par le général Marshall en personne, le chef de l’état-major américain. Elle est hautement politique : même si les choses ne sont pas explicitement dites ainsi, il est insoutenable pour le moral du pays que la guerre se gagne au prix de l’extermination de toute une fratrie et du désespoir absolu d’une mère [1].

 

Tout de suite le sens de la mission fait question pour les six vétérans et le sergent que le capitaine a choisi pour l’accompagner : ils savent qu’ils risquent leur vie pour sauver un homme comme eux, qui a une mère comme eux, qui ne vaut sans doute pas mieux qu’eux. Ils ne peuvent pas comprendre, parce qu’à leur niveau, c’est incompréhensible, que cette mission les dépasse comme elle dépasse la personne du soldat Ryan : elle est politique comme la guerre est politique. Cette mission est une métaphore, ou un abrégé, de ce qu’est la guerre par essence : mettre la vie d’hommes en danger, accepter des pertes humaines, à des fins politiques (sauver la patrie, la civilisation etc...)

 

Un caporal, extérieur au groupe initial mais choisi parce qu’il parle français et allemand, assume le rôle de l’intellectuel chargé de donner une dimension réflexive à la mission pour contrer le simple bon sens des vétérans ; il le prouve en faisant une citation dont les autres se moquent: « qu’ils ne réfléchissent pas, qu’ils agissent et meurent ». Le capitaine l’approuve fortement : « le caporal parle de notre devoir de soldat. On a des ordres et cela supplante tout le reste, y compris vos mères ». Il n’a pas dit « nos » mères, parce que comme l’a fait remarquer un soldat : tout le monde a une mère, sauf le capitaine. Le même dira plus tard en suivant la même logique : « le capitaine n’a pas été à l’école, il a été fabriqué à partir de GI’s morts ».

 

En clair, cette mission totalement inutile sur le plan militaire ne peut être conduite que par un individu au statut anthropologique incertain, dont on ne sait ni ce qu’il pense, ni ce qu’il faisait dans le civil. Et son autorité, incontestée par ses hommes, repose sur cette inconnue qu’est son identité, son intériorité. Le mystère en est la condition puisqu’il permet l’insincérité : ses subordonnés essaient de lui faire dire que la mission est absurde ; il refuse parce qu’il s’agit d’un ordre à exécuter sans discuter.

 

Un des soldats, casuiste dans l’âme, lui pose la question différemment, de manière subtile : « si j’étais votre commandant, que me diriez-vous sur cette mission ? ». Et le capitaine de répondre : « Je dirai : c’est une excellente mission, dont l’objectif est parfaitement valable, digne de mes plus gros efforts. De plus je suis sincèrement affligé pour la mère du pauvre soldat Ryan et je suis prêt à risquer ma vie et celle de mes hommes pour alléger ses souffrances ». Le capitaine est d’abord un soldat qui, dans ces circonstances, fait son métier de soldat.

 

Le capitaine ne peut s’interroger à haute voix sur le sens de cette mission qu’avec son second, le sergent : il joue ici le rôle du confident de tragédie et pousse loin la logique de l’un des termes du conflit qui déchire le héros. Lors d’une pause (dans une église, propre donc à la confidence, voire à la confession !) le capitaine lui dit : « j’ai perdu 94 hommes sous mes ordres depuis le début de la guerre, ça veut dire que j’ai sauvé 10 ou 20 fois plus d’hommes (il ne justifie pas ce calcul parce que le présupposé de la guerre, c’est précisément cette tautologie selon laquelle les morts ont sauvé des vies, la liberté, la patrie etc…). C’est ça le sens de la mission ». Et le sergent, avec un bon sens dénué de complaisance, lui répond : « sauf que cette fois, la mission c’est un homme ». A quoi le capitaine ajoute : « ce Ryan a intérêt à en valoir la peine, qu’il invente un remède ou une ampoule longue durée ! ».

 

Ainsi il ne renvoie pas Ryan a sa valeur intrinsèque en tant que personne, qu’il ne connait pas, et qui ne vaudrait de toute façon pas le sacrifice que le peloton s’apprête à subir, il ne réfère pas la mission à son sens politique, aussi incompréhensible pour lui que pour les autres, mais à ce que cet homme ferait plus tard, à son activité future, qui devrait être utile à l’humanité. Et d’ailleurs, à la fin, avant de mourir, après avoir retrouvé et protégé jusqu’au bout Ryan (qui lui-même ne comprend pas le sens de cette mission et encore moins la valeur que sa personne représente), le capitaine lui dira : « mérite cela… ».

 

A l’occasion d’une autre pause, le jeune caporal cite un texte (« la guerre éduque les sens, développe la volonté, perfectionne la constitution physique, cause la collision si rapide et si proches des hommes à des moments cruciaux que l’homme se mesure à l’homme ») et  comme le capitaine en connaît l’auteur, Emerson, il lui demande quel homme est-il pour être familier de philosophie. Il esquive malicieusement mais on est sur une piste néanmoins : le capitaine est un intellectuel.

 

Il faut qu’un conflit éclate dans le groupe, après la perte d’un deuxième soldat lors d’une violente escarmouche, pour que le mystère sur le métier du capitaine se transfigure. Le vétéran « casuiste » menace de quitter la mission. Le sergent menace en retour de le tuer. Ils se défient, la situation est très tendue. Le capitaine, en retrait, ne dit rien. Il ne peut accepter une désertion, il ne se résout pas à l’exécution du déserteur. Et soudain, il crache le morceau, d’une manière qui serait inattendue si elle ne prouvait que l’on tenait là le vrai sujet du film, son sens : « je suis professeur de littérature anglaise, entraineur de l’équipe de base ball de ma petite ville du Minesotta. Chez moi, quand je dis ce que je fais, tout le monde dit : je l’aurai parié mais ici c’est un grand mystère, il faut croire que j’ai changé. Parfois je me demande si j’ai changé au point que ma femme ne me reconnaitrait pas quand je rentrerai ».

 

Et très logiquement, cette confidence calme le conflit, le résout même (puisque le soldat ne désertera pas), non pas avec un argument militaire d’autorité mais en faisant prévaloir le civil en lui, en renversant le fameux mystère. Le mystère ce n’est plus son métier dans le civil (un métier pacifique, de transmission de savoir et donc de vie) mais que ce métier ait pu être enfoui, enseveli par la masse mortifère de la guerre, que le soldat ait écrasé, effacé, gommé le professeur [2].

 

Le capitaine professeur rajoute : « ce Ryan, je m’en fous, mais si le ramener chez lui me ramène à ma femme, alors c’est ma mission ». De cette façon, il donne un sens à la guerre : le sens de la guerre, c’est qu’elle se termine et le rende à la vie civile, à sa vie d’avant, celle d’un homme qui aime sa femme. Mais le point de non-retour a été dépassé et c’est ce qu’il acte comme une évidence : « je sais que chaque homme que je tue m’éloigne un peu plus de chez moi ». Parce que c’est trop tard, le soldat a pris le pas sur le civil : il l’a tué. C’est probablement pour ça d’ailleurs que le capitaine ne peut que mourir à la fin. 

 

Ce serait abusif de parler de film antimilitariste (ne serait-ce que par sa dimension patriotique très affirmée). Néanmoins, le renversement du mystère montre que la vraie question que pose le film, c’est la possibilité même de la guerre, à savoir comment transforme-t-on un civil en militaire, un professeur inoffensif en soldat d’élite (quelqu’un qui n’a aucune raison de tuer en quelqu’un qui n’a de raison d’être que de tuer) : et comme il n’y répond pas (comment le pourrait-il ?), le film se termine sur une aporie, une aporie dédoublée par une incantation, celle que le soldat Ryan, désormais père et grand-père, fait à sa femme, après s’être recueilli sur la tombe française du capitaine, incapable qu’il est de justifier tout seul par sa vie, dont on ne sait rien, s’il a « mérité cela » : « dis-moi que j’ai été un homme bien ».

 

 

 

 

[1] Il faut relever la très intéressante absence de père dans cette histoire fictive qui rend l’isolement de la mère encore plus terrible. On peut y voir aussi, en creux, l’effet de l’extraordinaire élan patriotique qui a été massivement orchestré par les autorités américaines pour soutenir l’effort de guerre, auquel l’industrie du cinéma a contribué à l’époque, qu’elle a glorifié par la suite (voir par exemple Le Cri de la Victoire (1955) de Raoul Walsh pour ensuite le critiquer avec Mémoire de Nos Pères (2006) de Clint Eastwood : dans cette configuration militariste, les mères pleuraient le départ de leur fils et les pères les encourageaient virilement à servir héroïquement le drapeau… Dialogue sur le quai de la gare au départ du train au début de Le Cri de la Victoire : « Ton père n’aurait jamais dû te laisser t’engager à 19 ans, dit la mère ; je suis fier de toi, fils, dit le père ; s’ils ne sont pas gentils avec toi, reviens ! », rajoute la mère et la scène n’a rien de comique, bien au contraire !

 

[2] Le vétéran avait donc doublement tort en disant que le capitaine n’avait pas été à l’école puisqu’après avoir été élève, il est devenu professeur.

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